Article publié le 2011-03-09 par Par Cyrille Momote Kabange Dossier
Richesses minières / CHRONIQUE / Le pétrole africain en évidence - où va l’argent ? [02/2011]
Rafinerie de pétrole à Tema, Ghana © Nats

L’Afrique noire était réputée jusqu’à la fin du 20 ème siècle pour ses métaux précieux particulièrement l’or. Le pétrole n’apparaissait pas vraiment dans les statistiques et les budgets des Etats, même si certains pays africains ont émergé dans la production pétrolière avec un pic en 1970. Pourtant, dès 1975, il fallait revoir cette évaluation à la baisse. Frédéric Maury écrivait dans l’hebdomadaire « Jeune Afrique » du 5 janvier 2008 : « En 2007, la part de la production mondiale de brut devrait revenir à son niveau de 1970, qui reste comme une année bénie pour les nombreux pays d’Afrique gorgés d’or noir. Ensuite, en effet, pour de nombreuses raisons, le continent avait vu sa production dégringoler, pour atteindre son plus bas niveau en 1975, avec seulement 4,8 millions de barils par jour extraits. Elle était remontée graduellement les années suivantes, mais sans jamais rattraper le retard accumulé par rapport au reste du monde. Depuis sept ans toutefois, la situation évolue. La production pétrolière africaine progresse régulièrement. Elle a augmenté de 25 % sur la période et le continent avec plus de 12 % de la production mondiale aujourd’hui, a retrouvé toute sa place sur l’échiquier international. L’augmentation des extractions africaines a représenté un quart environ de la hausse de la production mondiale au cours des dix dernières années ».

Trois ans plus tard, la courbe est restée ascendante d’autant plus que l’émergence des pays comme la Chine et l’Inde dans la compétition industrielle du monde leur permet de grignoter des parts de marché importante. Cet avènement n’est pas sans conséquence sur l’approvisionnement en énergie fossile des puissances traditionnelles en particulier les Etats-Unis. Confrontées aux aléas d’un marché pétrolier à l’évolution en dents de scie, la conjoncture impose à ceux-ci de diversifier davantage leurs sources d’approvisionnement jusqu’ici, principalement, situées au proche et Moyen-Orient. Ainsi donc, concurremment à la Chine et à l’Inde, les Etats-Unis sont devenus les clients privilégiés du continent africain. L’arrivée sur la scène pétrolière mondiale des pays subsahariens avec une extension à une constellation des pays inconnus au bataillon est symptomatique de ce lien vital entre le pétrole et la demande industrielle globalisée.

Le Président de la multinationale italienne Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) parle pour son compte mais ne dit pas autre chose : « Hier, nous considérions qu’il y avait trois pays majeurs : le Nigéria, le Congo-Brazzaville et l’Angola. La découverte du gisement de Jubilée, au Ghana, en 2007, a changé la donne. De nouveaux espaces pétroliers sont apparus, et nous avons fait une découverte de 200 à 250 millions de barils du gaz essentiellement. Nous avons, par ailleurs acquit tous les blocs au large de 60 Km de côtes du Togo. Ensuite, l’acquisition, il y a trois ans auprès de Maurel et Prom du Champ de Mboundi au Congo- Brazzaville, dont les réserves sont estimées à 1,4 milliards de barils, nous a confortés dans notre stratégie de nous développer aussi sur terre (onshore). De nombreuses compagnies préfèrent, pour des raisons politiques et de sécurité, rester en offshore. Nous avons décidé de chercher du pétrole à terre au Gabon, où nous avons gagné en 2008 six nouvelles licences sur 7300 km², dans le Cabinda en Angola et au Congo, où nous exploiterons de surcroit des sables bitumeux dans les régions de Tchikatanga et Tchikalanga Makola. Enfin, la République Démocratique du Congo, où nous avons une concession, est très prometteuse ». (1)

D’autres Etats s’ajoutent à cette liste non exhaustive, d’autres Etats à l’exemple de la Guinée Equatoriale et du Tchad ; Pour ce dernier pays conduit à gérer son pétrole dans un contexte politique difficile, entre les retombées de la crise du Darfour et une opposition qui mène des actions armées à partir d’un pays voisin, nous lui avons conféré un préjugé favorable. (Voir Tchad : sur la route de l’espérance - le Nouvel Afrique d’octobre 2009).

Où va l’argent ?

A priori ces gisements considérables mis en valeur devraient ouvrir des perspectives intéressantes dans la lutte contre la pauvreté au sein des sociétés d’Afrique, du nord au sud, bien dotés en ressources rares. Les multinationales à l’instar de l’Eni peuvent toujours se frotter les mains et les consommateurs, (Etats-Unis, Chine et Union Européenne), boire du petit lait en se mettant à l’abri d’une rupture de stock, le drame est dans cette sorte de complicité diabolique où les vrais propriétaires de la poule aux oeufs d’or sont laissés sur le bord de la route. Leur association, on s’en doute « ne s’accompagne pourtant pas systématiquement d’une amélioration des conditions de vie des populations vivant dans les pays producteurs :

le Nigéria, l’Algérie, le Soudan ou l’Angola restent ainsi parmi les moins bien classés de l’indicateur de développement humain du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) ». (2)

Les conséquences d’une situation de ce genre conduisent généralement aux révoltes ou à des crises politiques d’envergure. Au Nigéria, c’est la guérilla dans le Delta du fleuve Niger où une armée de l’ombre harcèle sans cesse les forces de l’ordre et perturbent régulièrement les activités des plates-formes pétrolières. En Angola la gouvernance peu transparente et marquée par les inégalités sociales alimente déjà le discours des indépendantistes Cabindais sans oublier que l’insolant train de vie des bénéficiaires du régime angolais ou des Candogeiros (personnes qui tirent profit de la manne pétrolière par des voies détournées) peut hérisser terriblement les habitants de la majeure partie des quartiers de Luanda confrontés journellement aux problèmes de desserte d’eau potable et de coupures intempestives d’électricité. En Algérie, Tunisie et Egypte, la fronde des jeunes et des pauvres est matée dans le sang. Et pourtant, ce n’est pas encore l’apocalypse. On peut se permettre de dire qu’un pays comme le Ghana cadre bien avec la réalité de l’Afrique qui progresse (son ascension au rang de grands producteurs d’or noir est récente). De ce fait, cet Etat démocratique de l’ouest africain rabat le caquet aux champions de l’amalgame, afro pessimistes habitués des généralisations abusives.