Article publié le 2013-03-05 par Par Cyrille Momote Kabange Chronique
Afrique-R.D.C. - L’histoire et les héros africains : le cas de Patrice Lumumba [02-03/2013]
Patrice Lumumba à l'hôtel de ville de Montréal © Archives de la Ville de Montréal

Une sagesse qui se voudrait exemplaire pourrait indiquer que les individus comme les sociétés auront tort de perdre la mémoire, car celle-ci a certainement sa propre vie. Elle n’est pas réductible à des équations particulières.

Placés souvent dans des postures qui les figent en des cibles victimaires, les Africains dans leur ensemble n’ont pas écrit leur histoire. La tendance a été dès lors, pour ceux qui l’ont écrite à leur place, de céder à une mémoire sélective : les aspects les moins rutilants sont laissés dans l’ombre même s’ils auraient gagné à être révélés au nom de la vérité historique. Un aphorisme bien connu, «La vérité finit par triompher», permet de suggérer un temps où le rouleau compresseur de la vérité ferait que les crapules, même ceux qui se camouflent derrière la raison d’État, voient les méfaits commis et relativement oubliés leur revenir à la g… cinquante ans plus tard.
Le cas de l’assassinat crapuleux du premier Premier Ministre de la République démocratique du Congo est, à cet égard, assez éloquent. C’est probablement le premier d’une longue liste des faits enfouis sous les revers crasseux des mémoires coloniales et néocoloniales en Afrique : de Um Nyobe à Ben Barka, en passant par Franklin Boukaka et tutti quanti.

Le contexte international dans lequel se place l’assassinat plaide pour un procès en règle.

Voilà qu’après 52 ans (Lumumba a été assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga) et 10 ans depuis qu’une Commission d’enquête parlementaire belge a conclu à la seule «responsabilité morale» des autorités belges, la justice belge ouvre une enquête sur la mort de Patrice Lumumba. Jean-Pierre Stroobants, correspondant du journal Le Monde à Bruxelles, écrivait dans sa livraison du 26 novembre 2012 : «Le parquet fédéral belge va commencer une enquête sur l’assassinat, dans la nuit du 17 janvier 1961, de Patrice Lumumba, jeune dirigeant nationaliste des premières heures de l’indépendance de l’actuelle République Démocratique du Congo (R.D.C.). Les services de sécurité belges sont depuis longtemps soupçonnés d’avoir couvert, voire organisé, l’opération qui allait aboutir à l’élimination de cet homme de 35 ans, suspecté de vouloir faire basculer son pays dans l’orbite soviétique et auteur, le 30 juin 1960, jour de la proclamation de l’indépendance de son pays, d’un discours anticolonialiste mémorable, vécu comme un affront par les autorités belges. Notamment parce qu’il avait été prononcé devant le Roi Baudouin 1er, venu à Léopoldville glorifier «le génie» de son arrière-grand-père, Léopold II.
Autorisé à enquêter par une décision judiciaire du 12 décembre, le parquet fédéral devrait entendre une série de personnalités dont la liste n’a pas été officiellement dévoilée.»

Sur le plan de la saisine de cette affaire, rien à redire sinon que les conditions dans lesquelles le Congo accède à l’indépendance et la haine dont le Premier Ministre Lumumba fait l’objet de la part des milieux politiques belges d’une certaine obédience tractés par la superpuissance américaine ne laissent planer aucun doute possible sur le caractère international du complot qui aboutit à l’assassinat avec circonstances aggravantes puisqu’assorti d’actes de barbarie. La plainte portée par la famille de l’illustre disparu trouve sa justification également dans la loi dite de compétence universelle qui circonscrit clairement les contours de son application. Or, l’affaire ne peut échapper à la qualification de crime contre l’humanité dans le cadre d’un conflit armé compte tenu des circonstances. La cause ne peut donc être prescrite dans ce cas.

Le destin d’un homme d’État et l’avenir bouché d’une nation

Au-delà de ces considérations d’ordre juridique, il reste essentiellement que les Africains doivent prendre exemple de ce probable procès pour éviter l’amnésie et la propension à un relativisme de mauvais aloi. Ne jamais plus prononcer ces mots infâmes entendus très souvent : «Oh ! à quoi bon remuer la boue accumulée un temps, il faut passer l’éponge et s’occuper du présent». Un terrible aveu d’impuissance devant le sort scellé en grande partie par ceux dont les méfaits ont bénéficié de la part des victimes mêmes d’un injuste oubli.
L’évocation de la date du 17 janvier peut passer inaperçue chez bon nombre de personnes de la jeune génération qui, du coup, montrent qu’ils appréhendent mal l’engrenage sinistre de la tragédie congolaise. 30 juin 1960 — 17 janvier 2013, comme c’est vieux… Mais non ! Rien ne se crée, rien ne se perd, selon Lavoisier. «Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé (Blaise Pascal, Les Pensées).»

Quelques repères chronologiques pour illustrer mon propos :

mars 1960 : le MNC-L, le P.S.A, le CEREA remportent les élections législatives et présentent la coalition des nationalistes dont les députés sont majoritaires à la Chambre des Représentants ainsi qu’au Sénat ;
fin juin 1960 : selon la loi fondamentale (la constitution de l’époque) et certains accords pris dans l’esprit de la Conférence de la Table Ronde de Bruxelles, Lumumba désigné Premier Ministre forme un gouvernement d’union nationale ;
30 juin 1960 : discours de Lumumba devant le Roi auquel il reprochait une lecture trop paternaliste de l’œuvre coloniale ;
8 juillet 1960 : mutinerie de la Force publique et paralysie de l’État ;
annonce de la sécession katangaise ;
tensions diplomatiques entre l’Est et l’Ouest (URSS contre États-Unis) au sujet du Congo. Dans ce contexte, l’action de l’ONU subit des ratés et la position de Lumumba en est terriblement affectée ;
5 septembre 1960 : Kasavubu révoque Lumumba dans un environnement extérieur et intérieur fort agité, ouvrant par conséquent une longue période d’instabilité politique qui est signalée à travers le jeu des puissances occidentales qui alimentent les tendances centrifuges au Parlement et préparent ainsi les conflits armés ultérieurs. La dissolution des Chambres par Kasavubu en 1961 est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Ainsi donc, après avoir voulu casser l’aura du Premier Chef du gouvernement du Congo, le congé donné aux Chambres achevait d’annihiler la légitimité du pouvoir acquis démocratiquement par les nationalistes. L’assassinat du leader du MNC-L fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres. L’enchaînement délirant qui impulsa l’épopée des hordes des «Simbas» déferlant sur des régions entières au Nord-Est et Sud-Ouest de cet immense territoire et qui se conclut par 500.000 morts a balisé le chemin de la dictature. Ces événements ont fait table rase de ce qui était l’embryon d’un ordre démocratique auquel Lumumba était viscéralement attaché et que sa mort rendait inaccessible dès lors que c’est la force brutale ou feutrée qui avait pignon sur rue à travers le règne de l’armée abusivement considérée à l’époque comme la seule force organisée ;
Patrice Lumumba un héros ? Sûrement. Mais il fut surtout une certaine idée de la République. En cela, il reste un redoutable empêcheur de tourner en rond pour les resquilleurs et les trafiquants d’histoires. Du reste, Jean-Paul Sartre n’écrivait-il pas dans sa préface consacrée au livre de l’essayiste belge, Jean Van Lierde, sur l’homme d’État congolais : «Lumumba sera plus dangereux mort que vivant».