Article publié le 2012-09-15 par Par Cyrille Momote Kabange Chronique
Afrique/Europe - les indigestions de l’été [09/2012]
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Comme ces journées maussades à souhait en plein été, les mois de juillet et août ont présenté la même boursouflure au sein de situations ubuesques, telle la percée islamique et l’imposition par les djiadistes de la charia au nord du Mali, notamment à Tombouctou, Gao ainsi que dans certaines agglomérations environnantes. L’Union européenne qui traverse une période tourmentée n’a pas été en mesure de sauver l’image d’un continent à l’abri des morsures du vent violent qui s’est levé sur la base d’une puissance économique supposée sans limite.

Mali : haro sur les barbares

«Zeus rend fous ceux qu’il veut perdre», faisait remarquer Eschyle (auteur tragique grec : «L’Orestie», «Les Perses». 5e siècle avant Jésus-Christ). Ainsi donc, la démesure, à l’instar de ce que suggère cet aphorisme, est une menace mortelle d’abord contre ceux qui la portent.
Après que les hordes des salafistes ont envahi les territoires du Mali septentrional, associés aux Touaregs, les Huns des temps modernes auraient pu se contenter d’attendre et de voir, et cela d’autant plus que les talibans en Afghanistan se sont mis, après leur prise de pouvoir, à heurter la sensibilité des Occidentaux (retour à des mœurs médiévales - rétrogrades et barbares –, la destruction des bouddhas, etc.). Le résultat est connu : la terrible guerre en cours, pilotée par l’Otan, dans laquelle les tribus afghanes et les talibans déplorent des milliers de morts. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les extrémistes au nord du Mali se sont mis, en plus de l’application de la charia (coupure des mains des voleurs présumés), à détruire des monuments comme le mausolée d’un saint musulman, des objets d’art, certains datant des Xe et XIIe siècles, des manuscrits de la période omeyyade d’une valeur inestimable. Voilà que les grondements d’une future empoignade se font entendre de Bamako à Paris et Washington. Quoique la donne stratégique ait plus de poids dans les décisions qui se préparent (la crainte de transformer le Sahara et les pays africains à ses frontières en bases de terrorisme d’al qaïda), le caractère provocateur des actes iconoclastes n’en est pas moins une raison de grande inquiétude : la cristallisation des haines profondes de la part des victimes de destructions de ces trésors contre d’autres ethnies complices des salafistes au Nord-Mali.

Europe : la Grèce, l’Italie, le Portugal, l’Espagne à l’épreuve de l’austérité

Le mois d’août, dominé par les relents de la récession dans tous les pays européens, à l’exception de la Pologne et, dans une certaine mesure, de l’Allemagne, s’est présenté comme le curseur entre la crise de civilisation et un état fiévreux passager.
Tout commence avec la situation dramatique de la Grèce… Ce pays, qui est le berceau historique de la démocratie, a été au bord de la banqueroute, non pas parce que ses ressortissants dans leur ensemble adorent le carpe diem des Romains, mais plutôt faute d’une bonne conduite des acteurs économiques, des bonzes de l’État et des pratiques en usage dans les pays sous-développés : corrompre pour ne pas effectuer son devoir fiscal, ruser comme c’est le cas de l’Église orthodoxe et de l’administration publique, boulimie clientéliste des partis politiques qui se sont succédé au pouvoir à Athènes. Comme dans «Les nuées» d’Aristophane, auteur comique grec du IVe siècle avant Jésus-Christ, les élites ont trouvé un truc, à l’exemple des prêtres maudits qui apparaissent dans la pièce et dont la dévolution aux dieux (deus ex machina) fonctionne à l’aide d’un dispositif secret échappant à la vue des fidèles. Allusivement, le truc dans le cas de la réalité grecque d’aujourd’hui, c’est le conditionnement social qui fait passer l’anormalité comme allant de soi et la normalité comme inaccessible.
Il est vrai qu’à un moment donné, les Grecs ont cru vivre dans un pays de Cocagne. Hélas ! Il n’en était rien, si bien qu’à moitié réveillés par certains responsables de l’Union européenne à la langue bien pendue, qui ont soumis leurs dirigeants inquisitorialement à la question, ils ont failli être jetés comme des poissons pourris hors de la zone euro. Heureusement qu’une majorité parmi leurs partenaires, l’Allemagne et l’Angleterre exceptées, y ont vu autre chose qu’un exercice de comptabilité d’apothicaires. Moins rigoureusement que l’Europe ne l’a été vis-à-vis des Grecs, les Italiens, les Espagnols et les Portugais passent sous les fourches caudines de l’austérité. Ils ont été, toutefois, épargnés de l’excessive dramatisation qui a fait durer le supplice du peuple grec, lorsqu’on lui demandait une chose et son contraire : le respect des règles démocratiques et le déni des faits sous le prétexte fallacieux que les résultats électoraux donnaient la victoire à l’extrême-gauche qui, elle, s’opposait aux travaux d’Hercule imposés à son pays.
Du côté des états italo-ibéro-lusitaniens, la demande pour renflouer les caisses percées des banques et des états est agréée illico presto. Mais les Grecs qui ne sont pas bouchés à l’émeri ont certainement compris la leçon. Et ce n’est pas un hasard si la logique mathématique a prospéré dans ce petit pays méditerranéen et que la tragédie y est née, une représentation du déterminisme des passions humaines vers les abîmes du chaos et de la mort. Eschyle, qui en est l’inventeur, leur murmure encore à l’oreille : «Pathos matein», la souffrance libère. Une manière de les exhorter à accepter le destin, même s’il leur est toujours loisible de bien exercer leur liberté après avoir souffert des erreurs des autres ou des leurs erreurs propres.